Le président américain Donald Trump prononce un discours devant l’Assemblée générale des Nations unies, le 25 septembre 2018. Trump White House / Flickr (domaine public)
Le retrait des Etats-Unis de 66 organisations internationales
Chloé Maurel est docteure en histoire, chercheuse associée à la Sorbonne (UMR Sirice).
L’annonce faite le 8 janvier 2026, par Donald Trump, d’un retrait des États-Unis de soixante-six organisations internationales, s’ajoutant à leur retrait déjà effectif de l’UNESCO, de l’OMS et de l’UNRWA, ainsi que du financement des opérations de maintien de la paix (OMP), constitue un choc politique et diplomatique d’une ampleur considérable. Au-delà de la portée immédiate de cette décision, c’est la philosophie même du multilatéralisme qui se trouve fragilisée. En rompant avec des décennies d’engagement international, les États-Unis choisissent une logique de repli souverainiste qui affaiblit non seulement la gouvernance mondiale, mais aussi leur propre capacité d’influence.
Le multilatéralisme repose sur l’idée que les défis contemporains — qu’ils soient sanitaires, climatiques, économiques ou sécuritaires — ne peuvent être efficacement traités par des États agissant seuls. Des institutions comme l’Organisation des Nations unies, l’Organisation mondiale de la santé ou encore l’Organisation mondiale du commerce ont précisément été conçues pour organiser la coopération, réguler les conflits d’intérêts et produire des normes communes. S’en retirer massivement revient à nier l’interdépendance structurelle du monde contemporain.
Ce choix traduit également une vision à court terme des relations internationales, et un unilatéralisme qui rompt avec les principes démocratiques . Certes, les organisations multilatérales sont imparfaites, parfois lentes, souvent critiquées pour leur bureaucratie ou leur inefficacité. Mais leur affaiblissement ne supprime pas les problèmes qu’elles tentent de gérer ; il les rend simplement plus chaotiques. En désertant ces forums, les États-Unis renoncent à la possibilité de réformer de l’intérieur des institutions qu’ils ont largement contribué à créer et à financer depuis la Seconde Guerre mondiale.
Le retrait de dizaines d’organisations internationales aurait par ailleurs un effet d’entraînement préoccupant. Lorsque la première puissance mondiale se désengage, elle envoie un signal puissant aux autres États : celui d’une légitimation du chacun-pour-soi. Cette dynamique risque d’encourager d’autres puissances à contourner les règles communes, à privilégier des accords bilatéraux asymétriques, voire à remettre en cause des normes fondamentales du droit international. Le multilatéralisme, déjà fragilisé par la montée des nationalismes et des régimes autoritaires, en sortirait encore plus affaibli.
Sur le plan symbolique, cette décision représente une rupture avec une tradition diplomatique américaine fondée sur une forte implication dans l’ONU, basée à New York. Des domaines essentiels comme la santé mondiale, la protection du patrimoine culturel — portée notamment par l’UNESCO — ou la lutte contre le changement climatique nécessitent une implication constante des grandes puissances. Le retrait américain créera des vides institutionnels que d’autres acteurs non-démocratiques, comme la Chine, pourraient combler, avec des agendas moins transparents et moins respectueux des principes démocratiques.
Enfin, ce recul du multilatéralisme est aussi un recul de la solidarité internationale. À l’heure où les crises se multiplient et s’entrecroisent, l’abandon de mécanismes collectifs affaiblit la capacité du monde à répondre de manière coordonnée aux urgences globales. En se retirant de 66 organisations internationales, les États-Unis ne s’isoleraient pas seulement : ils contribueraient à désarticuler un système déjà sous tension, au détriment de la stabilité et de la coopération internationales.
La sortie annoncée des États-Unis de la CNUCED, d’ONU Femmes, et de la Convention cadre des Nations unies sur le changement climatique (CCNUCC) constitue un signal politique profondément préoccupant. Elle confirme un désengagement assumé à l’égard des cadres multilatéraux, au moment même où les inégalités économiques, les discriminations et la crise climatique exigent des réponses collectives fortes, humanistes et démocratiques.
En quittant la CNUCED, les États-Unis se retirent d’un espace central de dialogue entre pays développés et pays en développement sur le commerce, la dette et le financement du développement. Ce choix affaiblit la capacité de la communauté internationale à promouvoir une mondialisation plus équitable et accentue le déséquilibre entre logiques de marché et justice économique.
Le retrait d’ONU Femmes est tout aussi lourd de sens. Il traduit un désengagement vis-à-vis de la lutte pour l’égalité entre les femmes et les hommes, pourtant reconnue comme un levier essentiel de développement et de stabilité. En se tenant à l’écart de cette institution, les États-Unis contribuent à marginaliser une cause universelle et à fragiliser les normes internationales en matière de droits des femmes.
Enfin, la sortie de la CCNUCC représente un affaiblissement majeur de la gouvernance climatique mondiale. Face à un dérèglement climatique qui ne connaît pas de frontières, ce retrait nie l’urgence d’une action concertée et compromet les efforts collectifs visant à limiter les impacts environnementaux et humains du réchauffement global.
Les raisons de ce retrait massif sont claires : elles sont tout d’abord liées à l’idée que ces 66 OI ne servent plus les intérêts étatsuniens, en lien avec la volonté de repli sur la primauté du « America First », mais aussi ce sont de nettes divergences de vues avec ces OI (sur la santé mondiale, l’égalité hommes-femmes, le changement climatique) du fait des conceptions réactionnaires du gouvernement Trump, qui motivent cette décision, et bien sûr aussi les raisons financières, la volonté de cesser de verser des financements à ces agences, perçues comme des « bureaucraties » inutiles, et leur financement par les Etats-Unis comme du « gaspillage ».
Même si les Etats-Unis restent membres de plusieurs OI, comme le FMI, la Banque mondiale, l’Organisation des Etats américains (OEA) et l’OTAN, c’est-à-dire d’organisations internationales où ils dominent et qui servent leurs intérêts politiques, géopolitiques et économiques, ces retraits annoncés de 66 OI traduisent une vision restrictive des relations internationales, fondée sur l’affirmation brutale par Trump de la loi du plus fort, plutôt que sur la coopération. Ils illustrent un recul du multilatéralisme, ce qui fragilise les mécanismes de solidarité internationale et rend la gestion des crises mondiales plus incertaine, plus unilatérale et plus conflictuelle.
Chloé Maurel, "Un recul dramatique du multilatéralisme. Le retrait des Etats-Unis de 66 organisations internationales". Décryptage de l'actualité [en ligne], 14.01.2026, https://observatoire-multilateralisme.fr/publications/un-recul-dramatique-du-multilateralisme/
