Suzanne Mbodji, photo fournie par la personne interviewée, avec autorisation d’utilisation, courtoisie de l’auteur.
Entretien avec une jeune observatrice de la mission électorale de la CEDEAO en Côte d’Ivoire
Patience Moubie est doctorante en science politique, Université Gaston Berger de Saint-Louis, Sénégal
Depuis les années 1990 la CEDEAO revendique un rôle central dans la promotion de la démocratie, de l’Etat de droit et de la prévention des conflits en Afrique de l’Ouest. À cet effet, les mécanismes d’alerte précoce, les missions d’observation électorale, et les interventions diplomatiques constituent des outils sur lesquels l’organisation s’appuie pour accompagner les processus électoraux. Le 25 octobre 2025 a eu lieu l’élection présidentielle en Côte d’Ivoire. Conformément à ses statuts, la CEDEAO y a déployé une mission d’observation, dans un contexte politique relativement tendu du fait de l’interdiction de certaines candidatures et de la présentation du président sortant à un quatrième mandat. La Côte d’Ivoire constitue de ce fait un cas d’étude particulièrement intéressant à suivre. Marqué par plusieurs épisodes de tensions ou de crise post-électorales (notamment en 2000, 2010 et 2020), le pays connait des défis persistants liés à la consolidation démocratique dans un contexte politique fragmenté, où chaque échéance électorale met en évidence des enjeux institutionnels, identitaires, et sécuritaires complexes.
En Afrique de l’Ouest, la gouvernance électorale et la sécurité sont intimement liées. Les crises électorales, lorsqu’elles ne sont pas ou anticipée ou suffisamment encadrée, deviennent des foyers de départ de tensions politique, pouvant évoluer vers des crises sécuritaires plus profondes. Porter un regard sur le cas ivoirien nous permettra de comprendre le rôle des missions d’observation. Dans ce cadre, nous avons l’opportunité de nous entretenir avec Madame Suzanne Mbodji, qui a pris part à la mission d’observation électorale déployée en Côte d’Ivoire. Madame Mbodji est par ailleurs étudiante en Master 2 Paix et Sécurité / Droit public général, et coordinatrice du Club CEDEAO à l’Université Gaston Berger.
- Pouvez-vous nous expliquer comment s’est faite votre participation à la mission d’observation des élections Côte d’Ivoire ?
Je suis Suzanne Diouf Mbodji, étudiante en master paix et sécurité et droit public, et présidente du club CEDEAO de l’UGB de Saint Louis. Je suis très engagée dans les questions de paix, de gouvernance et de sécurité en Afrique de l’Ouest particulièrement. Ma participation s’est faite dans le cadre de mes engagements au sein du club CEDEAO et de mes travaux en paix et sécurité. Étant particulièrement intéressée par les mécanismes de prévention des conflits et les processus électoraux en Afrique de l’Ouest, automatiquement, j’ai été identifiée et contactée par le président des clubs CEDEAO du Sénégal pour rejoindre l’équipe d’observateurs nationaux. C’était une opportunité qui s’inscrivait dans une dynamique de renforcement des capacités des jeunes chercheurs et acteurs de paix
- Combien de temps à durée la mission et dans quelle région avez-vous été déployée ? Comment était organisé vos équipes, et vos journées ? Avez-vous reçu une formation ou une préparation particulière en amont ?
La mission a durée 12 à 13 jours, du 16 au 27 Octobre, nous étions 22 jeunes, correspondant aux 11 Etats de la CEDEAO hormis la Côte d’Ivoire, deux jeunes représentant un pays. Mon binôme était Ghanéen et nous étions supervisé par un parlementaire de l’organisation basé à Abuja. Les autres groupes étaient également organisés de cette manière. D’habitude les missions d’observation sont menées par des seniors. La CEDEAO a voulu impliquer les jeunes, dont nous représentions la première cohorte. Nous ne sommes pas sorti de la ville d’Abidjan, nous étions déployés dans les différents arrondissement de la ville, moi j’étais à Port-Bouët. Avant le déploiement également, nous avons reçu une formation technique de cinq jours. La formation, portait sur le cadre légal électoral ivoirien, sur les principes d’observation impartiale, sur la « méthodologie CEDEAO », sur les outils de collecte de données et les règles de sécurité. Nos journées commençaient très tôt, avant l’ouverture des bureaux et se terminaient tard, par un debrief.
- Sur le terrain quels aspects du processus électoral deviez-vous observer (le déroulement du scrutin, le comportement des électeurs, le dépouillement) ?
Notre observation portait sur toutes des étapes claires du processus, de l’ouverture des bureaux de vote à la disponibilité du matériel électoral, en passant l’identification des électeurs. Nous avons aussi observé l’ambiance générale et la sécurité, pour l’accessibilité des personnes vulnérables, comme les personnes à mobilité réduite et les femmes, la transparence des opérations et le respect des procédures par les agents électoraux. Conformément au protocole, les observateurs étaient également habilités à assister au dépouillement et à la compilation des résultats. Nous n’intervenions pas sur le processus, mais observions de manière neutre, discrète et méthodologique. Si l’ensemble du processus s’est déroulé dans un climat globalement calme, certaines irrégularités ont néanmoins été relevées, comme un retard observé dans le premier bureau de vote visité, dûment signalé dans le rapport.
- De fortes appréhensions ont marquées la période préélectorale, relatives aux tensions politiques observées avant et pendant la campagne. Comment cela a orienté votre préparation, vos attentes ou votre vigilance sur le terrain ? Avez-vous rencontré des difficultés quelconques au cours de la mission ?
Le contexte préélectoral était marqué par des tensions politiques, ce qui nous a poussés, en tant que jeunes observateurs, à appliquer des consignes de sécurité strictes. Je pense notamment à l’analyse permanente du contexte local, la prudence dans nos déplacements et une coordination étroite avec la mission centrale, qui insistait sur l’impartialité. Sur le terrain, nous avons relevé quelques difficultés comme des retards dans l’ouverture de bureaux de vote, des incompréhensions entre électeurs et agents, des regroupements pouvant créer des tensions, ainsi que certains défis logistiques liés à l’accès à des centres de vote. Malgré cela, nous avons pu collecter des données fiables et accomplir notre mission dans de bonnes conditions. Arrivés le 12, nous sommes restés à l’hôtel jusqu’aux jours de déploiement, car la formation, intensive a été menée sur place de 9h à 18h pendant cinq jours. Elle représentait notre premier véritable apprentissage sur le terrain.
- Il y a un an se tenaient des élections présidentielles au Sénégal, avez-vous remarqué des points de convergences ou de divergences avec les élections en Côte d’Ivoire ? Comment évaluez-vous la gestion de la CEDEAO de ces deux cas ?
Dans les deux cas, la CEDEAO a joué un rôle d’appui essentiel en travaillant à prévenir les tensions et à renforcer la crédibilité du scrutin, tout en mettant en avant l’importance du dialogue politique. Toutefois, des divergences existent : le contexte ivoirien était plus tendu que celui du Sénégal, avec un risque plus élevé de violences postélectorales, et des particularités logistiques concernant l’organisation des bureaux de vote et la circulation des électeurs.
Patience Moubie, "Suzanne Mbodji. Entretien avec une jeune observatrice de la mission électorale de la CEDEAO en Côte d’Ivoire". Portrait [en ligne], 27.11.2025, https://observatoire-multilateralisme.fr/publications/suzanne-mbodji/
