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Recomposer l’Eurasie ?

LE 29.03.2026

Crédit : Mike van Schoonderwalt (Pexels)

Le rôle du vecteur occidental dans les stratégies d'équilibrage de quelques Etats post-soviétiques

Adèle Meray

Adèle Meray est Doctorante en Science Politique à l’Université Le Havre Normandie.

Mots clés :  Article   Asie centrale   diplomatie   Eurasie   Influence   régionalisme 

L’analyse repose sur le postulat qu’il existe un vecteur occidental dans les diplomaties des Etats d’Asie centrale[1], suivant une progression logique. Elle cherche à qualifier l’Eurasie en tant qu’espace (1), puis examine la mutation du vecteur occidental (2), avant de creuser le facteur chinois (3) et le facteur russe (4) pour aboutir une typologie des stratégies d’équilibrage (5).

1. L’Eurasie : un espace de domination ou un espace d’ajustement stratégique ?

L’Eurasie contemporaine est souvent perçue comme le produit d’une rivalité systémique, opposant dynamiques sino-russes et projections euro-atlantiques. La dissolution de l’URSS a fait émerger de nouvelles souverainetés dans un environnement marqué par de fortes asymétries de puissance. Exposées aux influences extérieures et à des vulnérabilités systémiques, ces puissances intermédiaires n’ont pourtant pas adopté une posture passive[2], élaborant des stratégies d’équilibrage complexes fondées sur la diversification des partenariats et différenciation des alignements.

La recomposition de l’Eurasie ne saurait dès lors être réduite à un simple déplacement du centre de gravité vers la Chine, ni à une érosion de l’influence occidentale. Elle correspond plutôt à l’émergence d’un espace d’interdépendances au sein duquel les Etats post-soviétiques cherchent à préserver des marges d’autonomie[3]. Cette dynamique s’inscrit dans la théorie de l’interdépendance complexe de Robert Keohane et Joseph Nye, selon laquelle les relations internationales se structurent autour de réseaux multiples caractérisés par des asymétries de pouvoir. Le vecteur occidental ne s’est donc pas effacé mais transformé. Il n’opère plus comme un projet d’alignement normatif global mais comme une ressource stratégique mobilisable dans le cadre de politiques d’ajustement différenciées.

2. La mutation du vecteur occidental : de l’ancrage normatif à la ressource stratégique

Dans les années 1990 et 2000, l’engagement occidental dans l’espace post-soviétique reposait sur une logique de convergence normative. L’intégration aux normes politiques, économiques et juridiques euro-atlantiques était envisagée comme un processus de stabilisation durable au sein de l’ordre libéral international. Cette ambition s’est toutefois heurtée à plusieurs contraintes. Les élites post-soviétiques ont adopté de manière sélective les réformes proposées, combinant standards internationaux et réalités locales[4]. Par ailleurs, l’émergence d’alternatives économiques, notamment chinoises, a relativisé l’influence occidentale tandis que les crises géopolitiques ont conduit les acteurs euro-atlantiques à redéfinir leurs priorités.

Il en résulte une inflexion du vecteur occidental, qui évolue d’un paradigme d’alignement institutionnel vers une logique d’offre fonctionnelle. Les trajectoires d’intégration exclusives cèdent la place à des coopérations sectorielles (connectivité, transition énergétique, régulation). Le vecteur occidental devient ainsi une ressource mobilisable dans des configurations pluralisées d’interdépendances.

3. L’essor chinois et la logique des interdépendances cumulatives

La montée en puissance de la Chine constitue l’une des transformations majeures de l’Eurasie contemporaine. Grâce aux Nouvelles Routes de la Soie (NRS), Beijing s’est imposée comme un acteur structurant des dynamiques économiques post-soviétiques[5]. Le financement d’infrastructures, l’expansion des flux commerciaux et les coopérations technologiques redéfinissent les hiérarchies d’insertion régionale. La stratégie chinoise privilégie l’efficacité opérationnelle, la flexibilité contractuelle et l’absence de conditionnalité politique. Pour les gouvernements post-soviétiques, cette offre permet l’accès aux financements, modernisation des infrastructures et l’intégration aux corridors logistiques eurasiatiques[6].

Ces avantages s’accompagnent toutefois d’asymétries croissantes, notamment en matière d’endettement souverain[7], de dépendances technologiques et d’intégration dans des écosystèmes numériques dominés par les entreprises chinoises. Sans se traduire nécessairement par une domination politique directe, ces dynamiques réduisent progressivement les marges de manœuvre stratégiques. Dans ce contexte, l’enjeu pour les Etats post-soviétiques ne réside pas dans l’acceptation ou le refus de l’engagement chinois, mais dans la gestion de ces interdépendances[8]. C’est dans cet espace que le vecteur occidental retrouve une fonction spécifique, en offrant des alternatives permettant de diversifier les partenariats.

4. L’érosion de la centralité russe : vers une pluralisation régionale

La Russie demeure un acteur pivot de l’Eurasie, notamment dans les domaines sécuritaire et énergétique. Toutefois, sa capacité à exercer une centralité incontestée s’est progressivement érodée. L’invasion de l’Ukraine en 2022 a accentué cette dynamique en mobilisant massivement les ressources militaires et économiques de Moscou, tout en fragilisant sa crédibilité en tant que puissance stabilisatrice[9]. Cette évolution réduit les capacités de projection sécuritaire de la Russie et altère la fiabilité perçue de ses engagements.

Parallèlement, la région connaît une pluralisation des pôles d’influence. L’Union européenne développe des corridors de connectivité alternatifs tandis que les Etats-Unis privilégient des formats de dialogue flexibles. Des puissances intermédiaires comme l’Inde, la Turquie ou le Japon intensifient également leur présence sectorielle. L’Eurasie tend ainsi vers un ordre fragmenté et faiblement hiérarchisé dans lequel aucun acteur ne dispose d’une primauté incontestée.

5. Typologie des stratégies d’équilibrage : différenciation et adaptation

La recomposition de l’Eurasie donne lieu à une pluralité de trajectoire différenciées reflétant la diversité des modes d’insertion régionale.

Le modèle multi-vectoriel structuré illustré par le Kazakhstan et l’Ouzbékistan, repose sur une hiérarchisation fonctionnelle des partenariats[10]. La Chine finance les infrastructures et développe l’intégration logistique, tandis que les acteurs occidentaux contribuent à la diversification économique et technologique. Cette configuration permet de maximiser le pouvoir de négociation et de prévenir les dépendances exclusives[11].

A l’inverse, la Géorgie, la Moldavie et l’Ukraine ont adopté une logique d’endossement stratégique plus marquée envers l’Occident, facilitée par leur proximité géographique avec l’Union européenne. Le vecteur occidental y devient un moteur de consolidation étatique et de transformation institutionnelle.

Enfin, certains Etats privilégient une stratégie d’autonomie transactionnelle. L’Azerbaïdjan en constitue une illustration emblématique : en capitalisant sur ses ressources énergétiques, le pays développe une diplomatie flexible fondée sur la négociation bilatérale avec une pluralité de partenaires.

Ces trois configurations illustrent des modes différenciés de gestion des interdépendances plutôt que des alignements exclusifs.

Conclusion : l’Eurasie comme système d’équilibrage différencié

La rivalité inter-hégémonique ne suffit pas à décrire la recomposition de l’Eurasie. L’espace post-soviétique fonctionne plutôt comme un système d’interdépendances asymétriques caractérisé par la dispersion des centres d’influence et la fragmentation des logiques d’alignement. Dans cette configuration, le vecteur occidental ne disparait pas : il se reconfigure. Sa flexibilité et son absence d’exclusivité s’intègrent aux logiques contemporaines d’équilibrage complexe en offrant une alternative dans un environnement contraint. L’évolution future de l’Eurasie dépendra ainsi moins de la capacité d’une puissance à imposer une centralité que de l’aptitude des Etats post-soviétiques à maintenir leurs stratégies d’ajustement différencié. La région s’oriente vers une architecture polycentrique où la gestion des dépendances devient un élément central de la souveraineté.

 

[1] Conférence internationale The Western Vector in the Foreign Policy of Post-Soviet States, organisé par la Faculté des relations internationales de l’Université nationale kazakhe Al Farabi, en collaboration avec l’Institute for Security and Cooperation Studies et le Ressource Center for American Democratic Centers, Almaty 12 décembre 2025.

[2] GIBLIN, Béatrice. 2015. « Édito. » Hérodote 158 (3): 3–5. https://doi.org/10.3917/her.158.0003

[3] OHANJANYAN, Marina. 2025. « Walking the Geopolitical Tightrope: Armenia’s Changing Relationship With Russia. » Clingendael Institutehttp://www.jstor.org/stable/resrep71544

[4] CARCANAGUE, Samuel. 2015. « Asie centrale : un changement d’époque ? » Revue internationale et stratégique 99 (3): 42–51. https://doi.org/10.3917/ris.099.0042

[5] ROLLAND, Nadège. 2017. « China’s Eurasian Century? Political and Strategic Implications of the Belt and Road Initiative», National Bureau of Asian Researchhttps://www.nbr.org/publication/chinas-eurasian-century-political-and-strategic-implications-of-the-belt-and-road-initiative/

[6] HUCHET, Jean-François. 2013. « “China Inc.” Forces et limites de l’influence économique de la Chine. » Hérodote 151 (4): 164–185. https://doi.org/10.3917/her.151.0164

[7] TEURTRIE, David. 2023. « OCS : une organisation régionale post-occidentale. », Politique étrangère 88 (4): 53–64.   https://doi.org/10.3917/pe.234.0053

[8] COOLEY, Alexander. 2020. « Local Rules on China’s New Eurasian Horizon. » in Review of China’s Western Horizon: Beijing and the New Geopolitics of Eurasia MARKEY David, Asia Policy 15 (3): 139–142.  https://www.jstor.org/stable/27023927

[9] HAROCHE, Pierre, QUENCEZ Marc. 2022. « NATO Facing China: Responses and Adaptations. » Survival 64 (3): 73–86. https://doi.org/10.1080/00396338.2022.2078047

[10] AUBIN, Lukas. 2025. « What Geopolitics for the Post-Soviet Space in 2025? » IRIShttps://www.iris-france.org/en/what-geopolitics-for-the-post-soviet-space-in-2025/

[11] CORNELL, Svante. 2023. «Kazakhstan and the Rise of Middle Powers in Central Asia ». Silk Road Paper.       Central Asia–Caucasus Institute. https://www.cacianalyst.org/resources/pdf/240731_FT_Kaz.pdf

 

Bibliographie/Références

Ouvrages et chapitres d’ouvrages

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KEOHANE, Robert, NYE, Joseph. 2012. « Power and Interdependence », New York: Longman.

Articles scientifiques

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BALCI, Bayram. 2026. « Le déclin de la Russie en Asie centrale. » Études 4333 (1): 19–31. https://doi.org/10.3917/etu.4333.0021

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Pour citer ce document :
Adèle Meray, "Recomposer l’Eurasie ?. Le rôle du vecteur occidental dans les stratégies d'équilibrage de quelques Etats post-soviétiques". Journal du multilatéralisme, ISSN 2825-6107 [en ligne], 29.03.2026, https://observatoire-multilateralisme.fr/publications/recomposer-leurasie/