Publication - OI

Notre système international

LE 07.01.2026

Couverture de l’ouvrage : Devin, Guillaume (2025). Notre système international. Une approche politique des relations internationales. Paris : Le Cavalier Bleu.

Compte rendu de l'ouvrage de Guillaume Devin, Notre système international. Une approche politique des relations internationales

Franck Petiteville

Compte-rendu réalisé par Franck Petiteville, Professeur de science politique à Sciences Po Grenoble et membre du Groupe de recherche sur l’action multi­latérale (GRAM-GDR-CNRS).

Guillaume Devin est Professeur émérite des Universités à Sciences Po Paris, est membre associé du Centre de recherches internationales (CERI-CNRS) et membre du Groupe de recherche sur l’action multi­latérale (GRAM-GDR-CNRS).

 

Devin, Guillaume (2025). Notre système international. Une approche politique des relations internationales. Paris : Le Cavalier Bleu. 152 p.

Dans son dernier livre, Notre système international, Guillaume Devin place la notion de système international au cœur de son analyse. Non pas le système anarchique des théoriciens réalistes structuré par la distribution inégale de la puissance ni le système international de Raymond Aron par trop suspendu au risque d’une « guerre générale » (p. 10) ; mais plutôt un système international « constitué à la fois de relations d’interaction et de relations d’inter­dépendance » (p. 11). Un système qui nous appartient et qui détermine notre cadre de vie commun : « Nous vivons dans un monde de contradictions (entre des intérêts, des valeurs, des acteurs, des situations, des objectifs), mais dans le même monde ». (p. 9-10).

Dans ce système international, les relations d’interdépendance génèrent des « effets d’agrégation : ici, les acteurs opèrent des choix qui individuellement sont marginaux, mais qui, cumulés, sont de nature à modifier l’ensemble des relations » (p. 11). Surtout, « notre système international » est « polycen­tré, hétérogène, mondialisé, multilatéral et complexe » (p. 18).

Parmi les thèmes structurants du livre (la prolifération des États, le « bourgeonnement des sociétés », l’hétérogénéité politique), « l’inégalité des capacités » fait l’objet d’une attention particulière de l’auteur. Inégalité de capacités entre individus d’abord, mesurées par les écarts en termes d’indices du développement humain : « Prenons deux enfants nés en 2000, l’un dans un pays à développement humain très élevé, l’autre dans un pays à développement humain faible […]. Le premier a de fortes chances de faire des études supé­rieures : plus de la moitié des jeunes de 20 ans dans les pays à développement humain très élevé font des études supé­rieures. Le second, en revanche, risque de ne même pas être vivant au même âge. (…) S’il vit encore, le second enfant ne fera probablement pas d’études supérieures : seuls 3 % y par­viennent dans les pays à développement humain faible ». (p. 50). Inégalités d’accès aux nouvelles technologies ensuite : selon l’Union internationale des télécommunications (UIT), un tiers de la population mon­diale n’est pas encore connecté à internet en 2024 (p. 13). Inégalités sanitaires, enfin, comme la pandémie de Covid 19 l’a rappelé de manière éclatante : en 2021, 80 % des doses de vaccins avaient été distribuées dans les pays à revenus élevés ou moyennement élevés. (p. 50-51). Et, bien sûr, inégalités de puissance – notamment militaire – entre Etats : 10 États concentrent près des trois quarts des dépenses militaires mondiales (p. 48).

Le système international est par ailleurs mondialisé, portant ainsi les dynamiques d’interdépendance à leur paroxysme au risque de l’aliénation, de la perte de repères, et d’un sentiment répandu d’insécurité subjective : « Vivre avec la mondialisation, c’est être habité en permanence par un sentiment de dépossession. La sécurité est incertaine : on ne sait plus toujours quel est le lieu pertinent de protection » (p. 68). A l’ère de la mondialisation, la gouvernance globale relève donc d’un impératif de survie. Guillaume Devin emprunte à cet égard la citation de Zygmunt Bauman : « Nous, habitants de la Terre nous retrouvons aujourd’hui et comme jamais, dans une situation parfaitement claire, où il s’agit de choisir entre deux choses : la coopération à l’échelle de la planète ou les fosses communes » (p. 72).

Le système international est aussi structuré par un multilatéralisme très dense et ramifié en d’innombrables organisations internationales, traités, cours de justices : « jamais un système international n’a été autant « juridicisé » nous dit l’auteur (p. 83). Pourtant, il reconnait que « le multilatéralisme souffre d’un déficit d’autorité » (p. 83). Il en veut pour preuve que ni la Russie ni Israël ne se sont soumis aux injonctions de la Cour internationale de justice lorsqu’elle a demandé à la première de « suspendre immé­diatement » son invasion de l’Ukraine (ordonnance du 16 mars 2022) et au second de stopper ses bombardements sur Rafah dans le cadre de la guerre à Gaza (ordonnance du 24 mai 2024) (p. 86). Malgré ses limites, le système international adossé au multilatéralisme juridique est « résilient » (p. 89 et suivantes) : « A l’ins­tar de l’arme nucléaire que l’on peut développer, réduire ou supprimer mais pas « oublier », on ne peut pas désinventer le droit international. » (p. 93). Et l’auteur de citer cette résolution adoptée par l’Assemblée générale de l’ONU en 2012 selon laquelle « l’État de droit vaut aussi bien pour tous les États que pour les organisations interna­tionales » (p. 98).

La dernière partie du livre met accent sur l’extension de l’incertitude (p. 103 et suiv.), notamment dans le domaine de la sécurité internationale : « la cohésion de l’OTAN est devenue un défi permanent » (p. 106), la course aux armements dans  l’espace n’est pas moins « imprévisible et inquiétante » (p. 107), et la pandémie de Covid-19 aura été « un festival d’incertitudes » (Edgard Morin) à la fois sur l’origine du virus, la progression de l’épidémie, l’efficacité variable des confine­ments, etc. (p. 112). D’une manière générale, « notre sécurité mili­taire commune (notre « sécurité collective ») est totalement incertaine : alliances, nouveaux types d’armes, encadrement normatif, tout se déroule dans un système où l’imprévisibi­lité et l’effritement du contrôle dominent. Nous avançons comme un bateau ivre. » (p. 109).

En définitive, « notre système international est caractérisé par une série de dialectiques : « l’ordre et le désordre, la coopération et le conflit, l’intégration et la différenciation » (p. 119). Tout phénomène international est « à la fois soumis aux effets du polycentrisme, clivé par l’hétérogénéité, inscrit dans la mondialisation, saisi par les institutions multila­térales, travaillé par la complexité » (p. 132).

On retrouve dans cet ouvrage stimulant bien des thèmes chers à l’auteur qui ont jalonné ses publications au fil de sa carrière : l’importance du multilatéralisme[1] et des organisations internationales[2], la force des dynamiques d’interdépendance[3] et de solidarités transnationales[4], ou encore le rôle du droit dans l’ordonnancement de la mondialisation[5].

Le livre ne suscite pas de contradiction majeure. Tout au plus une petite distance par rapport à l’optimisme de Guillaume Devin quant à la résilience du multilatéralisme, du droit, et des organisations internationales. Une citation du livre selon laquelle le système international « demeure conflictuel et violent » mais « n’a jamais été aussi organisé et pacifié » (p. 59) est emblématique de cette vision. A l’heure où Trump pactise avec Poutine sur le dos de l’Ukraine et des Européens, où le président russe peut poursuivre sa guerre de dévastation de l’Ukraine et menacer l’Europe avec la neutralité bienveillante de la Chine, des Etats-Unis et de l’Inde, où l’OTAN paraît de plus en plus vidée de sa solidarité stratégique transatlantique, où les armée russe (en Ukraine) et israélienne (à Gaza) mènent leurs opérations comme si les Conventions de Genève n’avaient jamais existé, où les guerres civiles ravagent des pays entiers (Soudan, Myanmar), où les démocraties peinent à contenir la vague mondiale de populismes, de régimes autoritaires et de néo-impérialismes, où le chantage à l’arme nucléaire (Poutine) frappe les traités nucléaires d’obsolescence, où l’ONU, enfin, apparait de plus en plus paralysée (Conseil de sécurité), marginalisée (Assemblée générale), inaudible (Cour internationale de justice) et menacée (les coupes annoncée par Trump dans son financement pour 2026), on peine parfois à discerner la part encore résiliente du droit et de la justice internationale dans « notre » système international.

[1] Bertrand Badie, Guillaume Devin (dir.), Le multilatéralisme : nouvelles formes de l’action internationale, La Découverte, Paris, 2007.

[2] Guillaume Devin, Les organisations internationales, Armand Colin, Paris, 2022.

[3] Guillaume Devin, « Traditions et mystères de l’interdépendance internationale », dans Pascal Morvan (dir.), Droit, politique et littérature. Mélanges en l’honneur du Professeur Yves Guchet, Bruxelles, Bruylant, 2008, pp. 245-263.

[4] Guillaume Devin (dir.), Les solidarités transnationales, L’harmattan , Paris, 2004.

[5] Guillaume Devin et Claude Gauthier, « « Mondialisation et droit international public : entre réalismes juridique et politique », in Josepha Laroche (dir.), Mondialisation et gouvernance mondiale, PUF, 2003, p. 251-262.

Pour citer ce document :
Franck Petiteville, "Notre système international. Compte rendu de l'ouvrage de Guillaume Devin, Notre système international. Une approche politique des relations internationales". Journal du multilatéralisme, ISSN 2825-6107 [en ligne], 07.01.2026, https://observatoire-multilateralisme.fr/publications/notre-systeme-international-une-approche-politique-des-relations-internationales/