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Le cinquantenaire de la CEDEAO

Quels changements et défis pour l’organisation régionale ?

Ayrton Aubry

Ayrton Aubry est docteur associé au CERI de Sciences Po, vacataire d’enseignements à l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar

La Communauté Économique Des États d’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) a été mise en place le 28 mai 1975, il y a cinquante ans. Plusieurs événements ont été organisés pour célébrer cet anniversaire, autant d’occasions de s’interroger sur son bilan et ses défis actuels. Instituée comme une organisation économique suivant des préceptes fonctionnalistes, la CEDEAO a progressivement élargi son mandat vers les questions de gouvernance et de sécurité.

Le traité de Lagos de 1975 est le résultat de plusieurs années de négociations à l’initiative de Yakubu Gowon, président du Nigéria, et Faure Gnassingbé Eyadéma, président du Togo. Il est rapidement complété sur le plan sécuritaire par le protocole de non-agression signé en 1978. En 1990, l’organisation crée un outil militaire ad hoc d’intervention, l’ECOMOG, qui n’est validé juridiquement qu’en 1993. Les années 1990 sont un moment d’accélération de l’institutionnalisation de l’organisation, avec la révision de 1993 notamment, qui élargit formellement les compétences de la CEDEAO au domaine de la sécurité (encore renforcées par le protocole de Lomé en 1999), et remet à l’agenda les ambitions d’une monnaie unique.

Les actions remarquables de la CEDEAO existent, avec en premier lieu la facilitation des passages de frontières, le soutien aux mobilités étudiantes, et la mise en place d’un parlement régional (composé de parlementaires nationaux) ainsi que d’une cour de justice. La libre circulation des personnes dans l’espace communautaire est l’accomplissement le plus célèbre de l’organisation. De réelles tentatives de rapprochement avec les peuples sont donc opérées et continuent jusqu’à présent : en 2006 les pouvoirs du parlement régional sont étendus, prémisse à « la CEDEAO des peuples », qui doit aboutir en 2050. Depuis les années 1990, la CEDEAO déploie aussi régulièrement des missions de médiation voire des opérations militaires. La dernière en date est celle en Gambie en janvier 2017, pour assurer la transition entre Yahya Jammeh et le président élu Adama Barrow. La CEDEAO est aujourd’hui l’organisation régionale la plus intégrée du continent, avec un « tarif » extérieur commun depuis 2015 notamment.

On ne saurait commémorer le 50ème anniversaire de la CEDEAO sans aborder l’éléphant dans la pièce : l’incapacité de l’organisation à réagir face aux coups d’État de ses membres depuis 2020, et la décision prise par les États de l’Alliance des États du Sahel (AES) de sortir de la CEDEAO. L’organisation n’a pas su proposer une réaction à la hauteur des coups d’État au Mali, au Burkina Faso, au Niger et en Guinée (cette dernière non-membre de l’AES, et qui appartient encore à la CEDEAO, bien que suspendue). Les sanctions adoptées par la CEDEAO ont été perçues comme ciblant les populations et non les régimes. Face à l’insécurité croissante au sein de ses membres et une difficulté à s’imposer face à des acteurs extracontinentaux, c’est la mission même de la CEDEAO comme garante de la stabilité et de la sécurité régionale qui est remise en cause. L’organisation est par ailleurs largement pointée du doigt pour sa mansuétude à l’égard des modifications constitutionnelles ou des troisièmes mandats (en Côte d’Ivoire notamment).

Ironiquement, le seul chef d’État encore en vie qui a signé le traité de Lagos en 1975 est Yakubu Gowon, lui-même arrivé au pouvoir par un coup d’État au Nigéria. L’identité démocratique, qui semble aujourd’hui naturelle pour l’organisation, n’allait alors pas de soi : les normes dominantes au sein des organisations internationales varient, et tel pourrait être un des effets de la crise actuelle. Alors que la communauté économique régionale répondait à l’origine à des principes fonctionnalistes, puis s’est orientée vers une « CEDEAO des peuples », ce sont plutôt des approches réalistes qui ont cours en ce moment, au détriment de la coopération et de l’intégration. Les membres de la CEDEAO sont aujourd’hui confrontés à la gestion des interdépendances dans un contexte dominé par les nationalismes, le souverainisme et la quête de puissance.

Pour citer ce document :
Ayrton Aubry, "Le cinquantenaire de la CEDEAO. Quels changements et défis pour l’organisation régionale ?". Décryptage de l'actualité [en ligne], 03.06.2025, https://observatoire-multilateralisme.fr/publications/le-cinquantenaire-de-la-cedeao/