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Donald Trump et le Groenland

LE 20.02.2026

Rencontre entre chasseurs alpins français et soldats danois dans le cadre de l’opération « Endurance arctique » au Groenland, en janvier 2026. Wikimedia Commons / Ministère des armées et des anciens combattants, Licence ouverte 2.0

Un révélateur des offensives contre le multilatéralisme

Victoria Bruné

Victoria Bruné est doctorante en sciences politiques et relations internationales à l’université d’Aberdeen (Royaume-Uni).

Dans le sillage de l’intervention militaire américaine au Venezuela du 3 janvier 2026, la réaffirmation des prétentions des États-Unis sur le Groenland, territoire autonome du Royaume du Danemark, illustre, une fois de plus, une politique étrangère de Donald Trump conduite au mépris total du multilatéralisme.

Cette ligne offensive s’inscrit dans un climat de rivalités stratégiques entre la superpuissance américaine et ses rivaux historiques, la Chine et la Russie, dans la zone arctique. Face au réchauffement climatique accéléré, cette région se trouve au centre d’un théâtre géopolitique de premier plan ouvrant notamment la voie à de nouvelles routes maritimes stratégiques. Outre cette position géostratégique, les richesses du sous-sol du Groenland, tels les minerais comme le fer, le cuivre, l’uranium, les terres rares, ou encore les gisements pétroliers, sont autant de facteurs qui attisent la convoitise territoriale des États-Unis. Dans leur démarche de domination à l’échelle internationale, la possession de telles richesses demeure capitale dans une économie structurée par la quatrième révolution industrielle marquée par les technologies numériques, nommément l’intelligence artificielle.

Le spectre d’une annexion du Groenland ou les « crises » ancrées dans l’ADN du multilatéralisme

Dans une interview au New York Times le 8 janvier 2026, Donald Trump a affirmé « ne pas avoir besoin du droit international » et ne suivre que sa « propre moralité ». Cette posture traduit une conception volontariste et souverainiste de l’action extérieure américaine, s’inscrivant dans une réactivation sélective de la doctrine Monroe (1823), qui proclamait « l’hémisphère occidental » comme le pré-carré des États-Unis et interdisait aux puissances européennes d’y empiéter.

Dans cette doctrine, le président américain y a greffé son corollaire, avec sa propre variante sous le nom de doctrine « Donroe », consistant à mobiliser des « alliés de longue date dans l’hémisphère » pour réduire les migrations, combattre le trafic de drogue et à étendre l’influence américaine « en cultivant et en renforçant de nouveaux partenariats, tout en renforçant l’attrait [des États-Unis] en tant que partenaire économique et sécuritaire de choix dans l’hémisphère ». Cette interprétation moderne, codifiée dans la stratégie de sécurité nationale des États-Unis du 8 décembre 2025, est une illustration de l’approche unilatérale adoptée par l’exécutif américain.

L’hypothèse d’une annexion du Groenland suit cette logique d’extension visant à restaurer la superpuissance américaine face à un déclin supposé. Cette idée fixe peut évoquer le concept d’absorption tel que défini par l’APA Dictionary of Psychology comme « une implication ou une préoccupation extrême pour un objet, une idée [acheter le Groenland] ou une activité, au détriment d’autres aspects de l’environnement », comme la ferme opposition aux projets américains.

L’unilatéralisme porté par la première puissance mondiale dénote à quel point les crises sont inhérentes au multilatéralisme. Ces offensives contre le travail de concert des nations reflètent ainsi les alertes du rapport du Service de renseignement de la défense danoise publié le 10 décembre 2025, selon lequel les États-Unis sèment la méfiance entre les États, comme la Chine et la Russie, et utilisent leur puissance jusqu’à menacer leurs propres alliés.

L’envoi de troupes alliées au Groenland : une réponse multilatérale

Face aux tensions causées par les menaces des États-Unis, pourtant pilier de l’OTAN, le Danemark et le Groenland ont reçu le soutien explicite de leurs alliés. Une déclaration conjointe sur le Groenland, affirmant notamment la souveraineté danoise et groenlandaise sur l’île, a été publiée le 6 janvier 2026 par le président français, le chancelier allemand, les Premiers ministres, polonais, espagnol, britannique et les Premières ministres danoise et italienne.

Ce soutien diplomatique a pris la forme d’un volet militaire dissuasif lorsque le Danemark, la Suède, la Norvège, la France, la Finlande, l’Allemagne, les Pays-Bas et le Royaume-Uni ont annoncé, sur la période du 14 au 15 janvier 2026, l’envoi de troupes au Groenland. Cette action commune inscrite dans le cadre de l’exercice militaire Arctic Endurance, démontre ainsi la capacité de l’OTAN et de ses alliés européens à se mobiliser pour défendre les principes de souveraineté et de dissuasion collective.

Entre menaces de droits de douane sur les huit pays précédemment cités et volte-face apparentes, le monoïdéisme américain vis-à-vis l’île persiste, ce qui illustre les tensions structurelles qui secouent l’Alliance.

Une annexion américaine du Groenland constituera sans détour une confrontation entre deux pays membres de l’OTAN, un scénario à très haut risque. Une telle perspective pourrait être une opportunité pour Moscou qui n’hésitera pas à en tirer parti, notamment pour continuer sa guerre au-delà de l’Ukraine.

Pour citer ce document :
Victoria Bruné, "Donald Trump et le Groenland. Un révélateur des offensives contre le multilatéralisme". Décryptage de l'actualité [en ligne], 20.02.2026, https://observatoire-multilateralisme.fr/publications/donald-trump-et-le-groenland/