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Dix œuvres musicales à l’ONU

LE 26.03.2026

Photo n°1 : Pablo Casals à l’Assemblée Générale des Nations Unies. En 1963, le secrétaire général des Nations Unies U Thant l’avait invité à diriger son oratorio El pessebre avec l’Orchestre du Festival Casals et le Chœur de l’Orchestre de Cleveland. Crédit : Fundació Pau Casals.

Photo n°2 : Groupe Junoon à l’Assemblée Générale des Nations Unies, « The Concert for Pakistan » (12 septembre 2009). Crédit : Dewaar (CC BY-SA 3.0).

Une diplomatie du sensible

Un entretien réalisé par Charlotte Desmasures

Frédéric Ramel est Professeur des Universités à Sciences Po Paris, Chercheur au Centre de Recherches Internationales (CERI), et coordinateur du GRAM.

Charlotte Desmasures est Doctorante au Centre de Recherches Internationales et membre du Groupe de Recherche sur l’Action Multilatérale.

Mots clés :  Compte rendu 

Ce 26 mars 2026 paraît le nouvel ouvrage de Frédéric Ramel aux éditions du CNRS (collection Biblis Inédit), intitulé Dix œuvres musicales à l’ONU. Une diplomatie du sensible. Celui-ci prend pour point de départ une date, celle du 24 octobre, où chaque année, l’Assemblée générale des Nations unies se transforme en salle de concert ouverte sur le monde. Or, quelles œuvres et quels orchestres choisir lorsqu’il s’agit de célébrer l’universel ? L’ouvrage vient répondre à cette interrogation à travers dix analyses d’œuvres musicales jouées à l’ONU, programmées depuis les années 1950, allant de la Symphonie n°9 de Beethoven, à la symphonie de Chostakovitch, en passant par le rock soufi d’Ali Azmat à la suite du 11-Septembre.

Dans cet entretien écrit, Frédéric Ramel revient sur les sources utilisées pour cet ouvrage, et propose une lecture en triptyque des contours politiques de l’esthétique musicale : comme espace d’inscription et d’expression du politique ; comme instrument d’une diplomatie sensible ; et comme véhicule de différentes conceptions de l’universel.

1. À partir de quelles sources cette recherche sur la musique aux Nations Unies s’appuie-t-elle ?

Ce travail se focalise sur un concert annuel institué au milieu des années 1950 pour célébrer l’entrée en vigueur de la Charte de San Francisco. Il se tient tous les 24 octobre. En collaboration avec un Etat parrain ou sponsor, le Département de l’Information devenu il y a quelques années le Département de la Communication globale organise cette performance musicale. Issue d’un travail de collecte étirée sur plusieurs années, la base de données relative à ces concerts rassemble outre ces Etats parrains, les orchestres et formations musicales invitées ainsi que l’ensemble des œuvres interprétées. L’étude statistique révèle des évolutions notables. Si une nette majorité d’Etats du Nord (Ouest et Est pendant la Guerre froide) portent ces concerts et que la musique classique occidentale demeure la plus jouée, des inflexions apparaissent à partir du mandat de Kofi Annan : des Etats du Sud participent à son organisation, le répertoire s’élargit à la musique traditionnelle jusqu’alors réservée à la journée des Droits de l’homme ainsi qu’à la musique de variétés, les sponsors se diversifient aux acteurs privés. Après avoir présenté cette base de données et repérer ces changements, je porte mon regard plus particulièrement sur dix de ces œuvres. Pour chacune d’elle, je précise leur contexte de création, le geste politique explicite ou implicite que les compositeurs ou compositrices ont placé en leur sein ainsi que leur signification politique en tant que telle au-delà des narratifs qui leur sont associés. Je propose également une courte analyse de leur texture esthétique.

2. En quoi la musique est politique, en particulier aux Nations Unies ?

Certains artistes refusent tout discours sur la musique, à l’instar de Stravinsky ou Dusapin par exemple, qui contestent l’idée que l’on puisse comprendre une œuvre à partir de leur contexte. C’est un débat classique en musicologie. Certes, étudier des œuvres musicales relève toujours de l’entreprise délicate car les mots ne permettent pas d’en retracer l’intensité vibratoire et émotionnelle. Néanmoins, il est toujours possible de les éclairer en clarifiant les conditions de leur apparition, la narration sonore qu’elles proposent, et les utilisations qui en ont été faites par des acteurs politiques. A l’ONU, la symbolique recherchée est de dire la paix, la recherche du commun voire l’appel à l’intégration des Etats. La Neuvième de Beethoven et son Ode à la joie arrive en tête. Mais il y a d’autres gestes symboliques : la Neuvième de Chostakovitch, celle qui provoqua la colère de Staline, est la plus jouée des symphonies du compositeur ; le rock soufi d’un groupe pakistanais est privilégié l’année du 11 septembre afin de donner à entendre une autre facette de l’Islam ; l’ouverture au répertoire de la musique non-occidentale se fait dans les formes esthétiques tirées de l’Occident jusqu’à la fin de la guerre froide (en particulier Chavez et Villa-Lobos). La programmation révèle aussi une tendance structurelle : la place plus que limitée des compositrices. Deux chapitres leur sont consacrées : la canadienne d’origine chinoise Alexina Louie (première femme au programme en 1989), et la qatarie Dana al Fardan en 1989 avec, notamment une chanson qui redéfinit les codes de la chanson humanitaire puisqu’elle fait des Etats du Sud non plus des bénéficiaires mais des dispensateurs de l’aide.

3. À quoi correspond « Une diplomatie du sensible », expression que vous avez retenue pour sous-titre de cet ouvrage ?

C’est à la lecture du manuscrit que l’éditeur m’a suggéré ce sous-titre, lequel me paraît en effet justifié. L’étude des sensibilités bénéficie ces dernières années d’un intérêt scientifique très prononcé en Histoire, notamment dans le sillage des travaux d’Alain Corbin. Cette recherche sur la musique aux Nations Unies n’épouse pas entièrement les objectifs de cette littérature historiographique portant son attention sur la chaleur, le bruit, ou encore le silence. Néanmoins, elle partage l’idée selon laquelle les formes sociales de vie ne se limitent pas à la rationalité instrumentale. Elles comprennent des affects et plus largement des émotions qui méritent d’être pris en compte, y compris dans le domaine politique. Les réflexions que mènent actuellement Claire Yorke sur l’empathie en diplomatie témoignent, par exemple, de cette convergence de préoccupations du côté des internationalistes. En décrivant ces dix œuvres musicales, j’explore des stratégies étatiques de music branding à l’instar de celle cultivée par le Qatar avec la chanteuse Dana al Fardan. Mais je mets aussi en évidence la manière dont l’ONU développe un rapport sensoriel à l’universel. En organisant le concert annuel du 24 octobre et en faisant de celui-ci un rite, les Nations Unies sont non seulement sensibles au rôle de la musique lorsqu’il s’agit de célébrer le travail en commun mais également initiatrices d’une diplomatie du sensible. Celle-ci consiste à valoriser l’humanité, non par les mots mais par des vibrations produites par les sons.

4. Quelles sont les conceptions de l’universel que révèlent les choix programmatiques dans ces concerts ?

Les concerts du 24 octobre s’apparentent à un rite musical. Dans le temps d’un concert, les tensions et les oppositions s’effacent au profit d’un seul langage : celui de la musique. Mais la musique est-elle vraiment un langage universel ? Les Secrétaires généraux ne cessent de le répéter lors de leurs interventions qui précèdent les prestations musicales. Néanmoins, cette référence pose question. Apprécions-nous de la même manière une œuvre musicale tirée de notre culture et celle d’une culture qui n’est pas la nôtre ? Notre oreille accueille-t-elle une même émotion ? C’est par l’exposition à de nouvelles esthétiques qu’un élargissement de perspectives se voit possible mais ce mouvement se révèle loin d’être automatique. Par les choix de programmation privilégiant le répertoire de la musique classique occidentale, les Nations Unies font implicitement référence à un universel de surplomb. En ouvrant le répertoire à des univers sonores non-occidentales, c’est une dynamique vers un universel latéral tel que le proposent Merleau-Ponty ou aujourd’hui Souleymane Bachir Diagne que propose l’institution. Par-là, observer les concerts du 24 octobre permet non seulement de saisir les transformations de l’organisation en vue de se rapprocher de publics variés mais aussi de rendre plus visibles les symboles qu’elle diffuse. De la critique des totalitarismes à la protection de la biodiversité en passant par l’aide humanitaire, ces symboles rappellent aux esprits la recherche du commun. Ils demeurent néanmoins soumis à la volonté des créateurs (les Etats) et au cœur qu’ils mettent à l’ouvrage. Le concert du 24 octobre pour les 80 ans n’a pas eu lieu. Alors, comme Léon Bourgeois le souligne dans son discours de réception du Prix Nobel de la paix, rappelons que le multilatéralisme est un acte de foi. La musique peut, en partie, nous aider sur ce chemin.

 

Bibliographie/Références

Frédéric Ramel. Dix oeuvres musicales à l’ONU. Une diplomatie du sensible. CNRS Éditions (Biblis Inédit). 2026.

Pour citer ce document :
Un entretien réalisé par Charlotte Desmasures, "Dix œuvres musicales à l’ONU. Une diplomatie du sensible". Journal du multilatéralisme, ISSN 2825-6107 [en ligne], 26.03.2026, https://observatoire-multilateralisme.fr/publications/dix-oeuvres-musicales-a-lonu/