Les défis d’un partenariat stratégique à définir entre l’Union européenne et l’Inde
Alexis Cudey est diplômé en Affaires européennes (Sciences Po Grenoble, 2023) et en Droit international (Université libre de Bruxelles, 2024). Il s’intéresse aux questions européennes, aux visions du multilatéralisme (G20, G7, BRICS), et aux interactions entre changement climatique et protection des droits humains.
Fin février 2025, la présidente de la Commission européenne, Ursula von der Leyen, s’est rendue à New Delhi, avec l’ensemble des commissaires, pour participer à la seconde réunion du Conseil du commerce et des technologies (CCT), un forum de coopération bilatérale lancé en avril 2022 avec le concours du premier ministre indien Narendra Modi.
Un premier format du CCT avait déjà été mis en place en juin 2021 avec les États-Unis pour coordonner les approches de Bruxelles et de Washington sur les principales questions commerciales, économiques, et technologiques mondiales, avant que ne soit proposé en 2022 un format équivalent avec l’Inde. L’UE a donc scellé ce format de coopération avec deux États seulement, ce qui témoigne de l’importance que celle-ci accorde à l’Inde, un partenaire historique de la Russie.
Mis en place pour approfondir le partenariat stratégique sur le commerce et la technologie entre les deux partenaires européen et indien, la seconde réunion du CCT s’est tenu dans un contexte de fortes turbulences géopolitiques : les débuts de « Trump 2.0 » augurent une reconfiguration des relations transatlantiques, alors que s’opère un pivot américain et européen vers l’Asie, où l’Inde est perçue comme un acteur clé.
Les revirements politiques de « Trump 2.0 » actent en effet une nouvelle ère dans les relations transatlantiques (c’est-à-dire la fin de l’unité stratégique transatlantique au profit d’un ordre mondial plus transactionnel et d’une coopération renforcée avec les puissances émergentes), illustrée par le discours du Vice-Président américain J. D. Vance à Munich ainsi que par les menaces de hausse des tarifs douaniers contre l’Europe.
De plus, les États-Unis, premier partenaire commercial de l’Inde, coopèrent étroitement dans les domaines militaire (le QUAD depuis 2007), énergétique et stratégique (l’Inde et les États-Unis ont en effet un partenariat stratégique depuis 2004). Cependant, une politique protectionniste américaine inquiète New Delhi, qui craint pour ses exportations essentielles notamment dans les secteurs des produits pharmaceutiques, des combustibles, textiles, véhicules, et des secteurs technologiques et numériques.
Une volonté commune d’accroître le partenariat stratégique dans le cadre du CCT
La coopération économique entre l’UE et l’Inde tient à l’existence de relations commerciales déjà fortes et de la volonté commune de nouer un partenariat stratégique. Avec 124 milliards d’euros de marchandises échangées en 2023 (environ 12 % du total du commerce indien), l’UE apparaît comme le deuxième partenaire commercial de l’Inde, derrière les Etats-Unis mais devant la Chine. À cet égard, l’UE et l’Inde ont réaffirmé leur attachement au système commercial multilatéral, tout en reconnaissant une nécessaire réforme de l’OMC, en particulier de son organe de règlement des différends (ORD), une revendication portée de longue date par New Delhi.
Par ailleurs, l’Inde gagne en importance géopolitique et apparaît comme un potentiel contrepoids politique et économique à la Chine. La stratégie de l’UE pour la coopération dans la région indopacifique adoptée en 2021 est à cet égard explicite, l’Inde étant citée comme un acteur privilégié pour la conclusion de partenariats de connectivité et commerciaux dans la région. Dans ce contexte, l’Inde est amenée à occuper une place grandissante dans la stratégie de diversification européenne et de “de-risking” vis-à-vis de la Chine. Cinquième économie mondiale, en mesure de devenir probablement troisième d’ici 2030, et première puissance démographique mondiale, l’Inde est à cet égard présentée comme “l’un de nos amis et alliés les plus fiables” par Ursula von der Leyen. Dans le Political Guidelines for the next European Commission 2024-2029, sorte de programme pour les élections européennes de 2024, la présidente de la Commission appelait ainsi à un “nouvel agenda stratégique UE-Inde” et “au renforcement de la coopération avec l’ASEAN”.
Cette seconde réunion du CCT donc est d’importance dans le renforcement d’une relation euro-indienne alors que le document phare India-EU Strategic Partnership : A Roadmap to 2025, signé en 2021, arrive à échéance.
Pour l’Inde, renforcer le partenariat avec l’UE présente également plusieurs avantages. En 2020, le Brexit, marquant le retrait du principal partenaire européen de l’Inde, ainsi que la crise du Covid-19, qui a mis en lumière le besoin d’une diplomatie sanitaire, ont souligné l’importance d’une collaboration plus approfondie entre les deux partenaires. De plus, l’engagement commun dans la lutte contre le changement climatique et le partage d’un multilatéralisme fondé sur des règles de droit motivent l’Inde à accroître son implication dans le CCT. Récemment, les politiques imprévisibles de l’administration Trump et les menaces de rétorsions tarifaires ont confirmé la valeur stratégique et la fiabilité de l’UE pour New Delhi.
Les sujets clés du CCT pour accélérer un futur partenariat stratégique
La seconde réunion de ce forum de coopération bilatérale a acté une volonté commune d’accélérer le partenariat sur un ensemble de sujets stratégiques pour l’UE et l’Inde. Parmi ces sujets longuement discutés, l’on peut mentionner d’abord l’intelligence artificielle (IA) et la connectivité numérique, mais surtout la coopération commerciale.
L’IA est en effet « au cœur de notre prochain agenda stratégique » selon les termes employés par Ursula von der Leyen dans son point presse commun avec Narendra Modi. L’Inde et l’UE défendent une conception similaire de l’IA, soutenable et ouverte, via une promotion commune du Pacte numérique mondial de l’ONU de septembre 2024. Un sommet UE-Inde doit du reste être organisé en seconde partie de l’année pour lancer et définir plus précisément l’agenda stratégique après 2025. Les technologies stratégiques et la connectivité numérique figurent ainsi au cœur du futur partenariat stratégique entre l’UE et l’Inde. À cet égard, le point presse du 28 février 2025 souligne que ces deux partenaires se sont engagées à promouvoir l’interopérabilité des infrastructures publiques numériques (DPI). Ces systèmes numériques visent à améliorer la prestation de services publics en Inde, notamment en fournissant une identité biométrique et une interface de paiement, des initiatives fortement mises en avant durant la présidence indienne du G20. Avec la signature d’un partenariat sur la connectivité avec l’Inde en 2021, l’UE pourrait s’appuyer sur ce réseau pour étendre son initiative Global Gateway, encore peu exploitée dans la région mais que la Commission cherche à développer depuis son lancement en 2021. L’investissement conjoint du CCT, à hauteur de 60 millions d’euros, s’est concentré dans les technologies énergétiques vertes et propres et du renforcement de la coopération conjointe en matière de recherche et d’innovation dans le cadre du programme de financement Horizon Europe. L’UE et l’Inde ont également insisté sur le renforcement du partenariat sur la connectivité, via la valorisation du corridor Inde – Moyen-Orient – Europe (IMEC), un projet d’investissements destinés à établir de nouvelles infrastructures maritimes et terrestres reliant l’Inde, la péninsule Arabique, le Proche-Orient et l’Europe méditerranéenne, lancé à New Delhi lors de la présidence indienne du G20 de 2023. La connectivité est donc au coeur de la coopération euro-indienne alors que la Commission ambitionne de faire de « l’Europe le continent le plus connecté d’ici à 2030 ».
Le futur agenda stratégique accorde enfin une place importante à la coopération commerciale. Conscientes de leur potentiel respectif, l’UE et l’Inde ont ainsi formulé le souhait de parvenir à un accord de libre-échange (ALE) au cours de cette année, ce qui n’avait pas été évoqué lors de la précédente réunion du CCT de mai 2023. Ce calendrier semble cependant ambitieux, étant donné que les deux dernières décennies de négociations commerciales n’ont guère donné de résultats satisfaisants entre les deux parties. Neuf cycles de négociations se sont déjà écoulés depuis l’ouverture en 2007 de négociations en vue de la conclusion d’un ALE, marquées par un gel pendant près d’une décennie entre 2013 et 2022. Les Européens se plaignaient alors de droits de douane élevés que l’Inde appliquait aux produits européens tandis que les Indiens considéraient les normes écologique et sociales de l’UE comme une forme de protectionnisme caché. Régulièrement dans les négociations, l’Inde cherche également à faciliter les exportations de ses produits textiles et de ses médicaments en Europe qui, de son côté, cherche à exporter ses produits phares, comme les voitures et les vins et spiritueux.
Mais le bon déroulé de ces négociations se heurte souvent au protectionnisme indien et au refus européen de délivrer davantage de visas aux ressortissants indiens. Pareillement, la législation verte européenne ou le mécanisme d’ajustement carbone aux frontières (MACF) qui s’applique aux importations dans l’UE, est perçue comme une forme de barrière tarifaires et comme une menace pour les exportations indiennes. En dépit de ces difficultés, l’UE aspire à approfondir son partenariat avec l’Inde, et formule le souhait de conclure un traité de libre-échange d’ici la fin de l’année, d’autant plus nécessaire que le risque de hausse des tarifs douaniers américains plane autant sur l’économie européenne qu’indienne
Le chapitre commercial demeure ainsi l’objet de nombreux désaccords entre les deux parties, mais un aspect hautement symbolique de leur coopération. Aucune troisième réunion du CCT n’est pour l’heure prévue. En définitive, bien que l’UE et l’Inde connaissent la valeur de leur potentiel et l’importance de renforcer leur partenariat, la nécessité de le concrétiser leur appartient désormais.
Alexis Cudey, "Deuxième réunion du Conseil du commerce et des technologies. Les défis d’un partenariat stratégique à définir entre l’Union européenne et l’Inde". Décryptage de l'actualité [en ligne], 02.04.2025, https://observatoire-multilateralisme.fr/publications/deuxieme-reunion-du-conseil-du-commerce-et-des-technologies/